Entretien avec Anne Émond

Entretien réalisé avec Chrystian Héneault, Marc-Olivier Blackburn et Marie-Ève Doré.

Nous nous sommes assis au fond de la Croissanterie Figaro, fébriles et nerveux. Après un échange de courriels qui s’est étendu sur plusieurs jours, c’est avec un enthousiasme surprenant que la cinéaste Anne Émond a accepté de nous rencontrer dans le café-bistro de la rue Hutchison, à Outremont.

Anne Émond est une réalisatrice québécoise à la carrière florissante qui prend de plus en plus de place dans le paysage artistique québécois. Diplômée de l’Université du Québec à Montréal en cinéma, elle a réalisé pas moins de sept courts-métrages de 2000 à 2010. Nuit #1, son premier long métrage sort en 2011 et relate l’histoire d’un soir de deux jeunes adultes qui profitent de leur nuit ensemble pour se faire des confidences. On lui doit également Les êtres chers (2015), un film qui aborde le sujet de la famille et celui, délicat, du suicide et, plus récemment, Nelly (2016), un long métrage librement inspiré de la vie de l’auteure Nelly Arcan. Ses films sont des œuvres personnelles très profondes qui abordent des thèmes souvent bouleversants avec beaucoup de sensibilité. Sa façon de mettre en images des récits percutants avec sensibilité et poésie fait d’elle une figure incontournable de la scène actuelle du cinéma d’auteur québécois.


Est-ce que ce que tu as réalisé jusqu’à maintenant est représentatif de ce que tu avais imaginé/espéré au début de ta carrière de cinéaste ?

Anne Émond : C’est vraiment une bonne question, ça ne m’a jamais été demandé en plus ! C’est super intéressant. C’est drôle parce que, puisque j’ai fait trois films assez rapidement, plus rapidement que la moyenne — à part Xavier Dolan, mais ça, ça ne compte même pas — on dirait que c’est la première fois que j’ai une pause depuis longtemps. Je suis en train de faire des bilans justement, je me demande « Est-ce que c’était à ça que je m’attendais ? ». Je n’ai pas eu le temps de réfléchir depuis sept ou huit ans et, maintenant, j’ai le temps. C’est drôle parce que Trainspotting 2 est sorti et c’est Trainspotting qui a changé ma vie. Quand je l’ai vu à l’âge de 15 ans, je capotais, j’avais les cheveux rouges et je me disais « Oh my God, je veux faire des films moi aussi, ou je vais me mettre à l’héroïne, je ne sais pas » ! […] Trainspotting 2 sort et ça me replonge vraiment dans toute cette époque de 15 à 22-23 ans, quand je me demandais ce que j’allais faire. Je dirais que, étrangement, non, mes films ne ressemblent pas à ce que je pensais que je ferais. Je pensais que je ferais des films beaucoup plus commerciaux, dans le genre de Trainspotting. Ce qui m’intéressait, au départ, ce n’était même pas les acteurs ni les histoires, c’était : « Wow ! Cette shot-là est vraiment belle en contre-plongée ». J’étais vraiment plus dans l’esthétique. C’était vraiment ça, même au cégep. Au fil des années, ça a changé. Donc non, ça ne ressemble pas à ce que j’imaginais.

Mathilde : Es-tu satisfaite de ça ?  

Anne : Parfois oui, parfois non. Je me demande parfois ce qui s’est passé ou pour quelle raison j’ai choisi de faire des films vraiment plus dramatiques, plus intimistes, plus des films d’auteur. En même temps, je ressentais le besoin de les faire et je ne suis vraiment pas le genre de personne qui veut faire le même film chaque fois. Il n’y a rien qui m’empêche d’aller vers autre chose maintenant.

Les êtres chers et Nelly figurent dans le Canada’s Top Ten 2015 et 2016 du TIFF. Est-ce que la réception de tes films est différente entre le reste du Canada et la province du Québec ?

Anne : Ça dépend vraiment des films. C’est sûr que j’ai vraiment l’impression que le TIFF, qui est un festival important, me fait vraiment une belle place, année après année. Ils avaient présenté Nuit #1, qui n’avait pas gagné, mais qui avait eu une mention spéciale là-bas. Ils ont joué presque tous mes courts-métrages et ils ont mis mes deux derniers dans le Top Ten, ce qui est super. Le Top Ten nous envoie partout. Je m’en vais justement à New York et à Los Angeles pour présenter Nelly. Ils me font vraiment un bel accueil, peut-être plus même que la critique au Québec, mais je ne veux pas avoir l’air amère. La critique la plus dure avec mes films, c’est vraiment la critique québécoise. Dans le cas de Nelly, c’est sûr que c’est un film qui se prêtait à ça parce que c’est très facile de critiquer durement un biopic d’une personne qu’on a connu. Avec Les êtres chers, ça a été difficile aussi. Les critiques à Toronto et aux États-Unis, le Variety et les autres encensaient le film et je me disais : « Voyons ! C’est ben rough au Québec ». On dirait que ce sont les critiques les plus mitigées.

Marie-Ève : Pourquoi à ton avis ?

Anne : Je ne sais pas pourquoi. En même temps, l’ensemble de la critique avait vraiment encensé Nuit #1 et, après, pour les deux autres, bizarrement, c’était plus mitigé. En général, les critiques étaient bonnes, on ne s’est jamais fait démolir comme L’Empire Bossé ou Hot-Dog. Même si Nelly a eu des critiques excessivement dures, ça a quand même été plus tendre. Sauf que je dirais que la réception critique se passe mieux dans le reste du monde qu’au Québec. C’est mon sentiment et ça m’attriste vraiment. Ça me fait de la peine, honnêtement, et au niveau de la réception publique, c’est à peu près la même chose. Le seul film où ça a vraiment changé c’est Nelly parce que les gens de partout dans le monde, même à Toronto, en France, partout où je le présentais, ils ne connaissaient pas du tout Nelly Arcan. C’est comme si eux, ils voyaient beaucoup plus les références à d’autres femmes, parce que dans le film il y a des références à Marilyn Monroe, à Amy Winehouse, à Virginia Wolf et à beaucoup de femmes au destin tragique. Les gens, en ne connaissant pas Nelly, ne cherchaient pas nécessairement Nelly, donc je pense qu’ils étaient plus ouverts à comprendre ou à voir ces références-là. Ils ne cherchaient pas à retrouver Nelly Arcan. Ils y allaient vraiment à cœur ouvert, ils ne connaissaient pas le personnage, donc c’est peut-être là où les réactions sont les plus différentes. Mais les autres films, non. Je fais des films assez émouvants. Par exemple, Les êtres chers, en général, les gens pleurent au Québec et ils pleurent dans le monde — ou ils haïssent ça —, mais s’ils sont touchés, alors ça fonctionne.

Quel(s) rôle(s) les festivals ont-ils pu jouer dans ta carrière ?

Anne : C’est certain que les festivals sont vraiment importants dans ma carrière. Pour Nuit #1, ça m’a vraiment lancé. Je suis réaliste : je ne suis pas Denis Villeneuve, Jean-Marc Vallée ou Xavier Dolan. Ça m’a lancé d’une certaine façon, dans le sens où c’était mon premier film et ça a fonctionné. Nuit #1 a fait énormément de festivals et il a gagné beaucoup de prix. Ça m’a donné une crédibilité. C’est sûr que, jusqu’à maintenant, mes films ne sont pas des films de box-office ni des films commerciaux. Donc, oui, ils existent par les festivals. C’est grâce aux festivals qu’on obtient des ventes à l’étranger aussi et que l’on gagne une espèce de renommée qui permet à la SODEC et à Téléfilm Canada de nous donner du financement pour faire des films. Cela dit, c’est bizarre parce que pour moi, Les êtres chers, je pensais que c’était un film commercial. Sérieusement, même en le faisant, je me disais : « Ah, ça pourrait pogner autant que C.R.A.Z.Y. ». Je ne sais pas si c’est moi qui n’a pas un bon regard sur mon travail, ça se peut très bien. Je ne sais pas si c’est un problème de distribution et que les distributeurs se sont dit : « Ah, on va le sortir juste dans trois salles », donc personne ne savait que ce film-là existait. Mais moi j’avais vraiment l’impression en le faisant que ça allait toucher beaucoup plus largement que ça. Il y a beaucoup de cinéastes qui font des films d’auteur au Québec et partout dans le monde qui se disent : « Moi, c’est Cannes, Locarno, ou rien ». Ce sont de gros festivals ou rien, et ils ne se préoccupent pas du public. Je ne suis pas là-dedans. Je n’ai rien contre un bon gros film commercial. Tous les films à Oscars, je les écoute.

Nuit #1 et Les êtres chers se terminent avec un regard caméra. Pour Nelly, c’est tout le contraire, elle tourne le dos à la caméra et disparaît. Pourquoi ce choix de finir les films avec des regards caméra ? L’absence de ce regard caméra dans Nelly peut-elle être interprétée comme un signe de ton évolution ?

Anne : (rires) Vous êtes des experts ! Très bonne question, encore une fois. C’est sûr que ce n’est vraiment pas moi qui ai inventé le regard caméra dans l’histoire, vous le savez. Ce n’était pas prévu au départ. Plusieurs films qui me plaisaient beaucoup se terminaient comme ça ou avec des freeze frame aussi, par exemple, la fin de À nos amours de Pialat. Il y a beaucoup de vieux films français comme ça.

Mathilde : Tu as fait un hommage en quelque sorte ?

Anne : Un peu. C’est sûr que je n’ai pas trouvé l’idée et ce sont des trucs qui me touchent, mais dans le cas de Nuit #1 et de Les êtres chers, on ne savait même pas qu’on allait le faire. Ce n’était même pas écrit au scénario. J’étais avec Mathieu Laverdière à la photographie. Dans Nuit #1, j’ai eu un genre de flash sur le plateau et je riais de moi-même à ce moment-là. J’étais comme : « Hey, on va faire de belles références pas subtiles, on regarde la caméra ». Finalement, au moment du tournage, on a été tellement bouleversés. Je me souviens, c’est Mathieu Laverdière qui avait son œil dans la caméra et qui disait : « C’est tellement beau ! ». On l’a refait sur Les êtres chers. Nelly, en fait, elle est morte. Ça m’a fait réfléchir parce que je me disais que, sans m’en rendre compte, je fais des films sur des personnages féminins forts qui prennent vraiment le lead. Pour celui-là, je ne pouvais pas le finir comme ça. J’y ai même pensé pendant la scénarisation. Je me disais « Non, elle nous tourne le dos, elle est partie ». J’aurais bien aimé ça qu’elle ne soit pas morte et qu’on puisse faire un hommage à son œuvre et à sa vie, mais ça ne se pouvait pas.

Pour Les êtres chers, tu as décidé de tourner la majorité du film au Bas-Saint-Laurent. Est-ce que, venant de Saint-Roch-des-Aulnaies, ce paysage familier était, à tes yeux, un personnage à part entière ? Est-ce que le film aurait eu la même force pour toi si tu l’avais tourné, par exemple, à Montréal ?

Anne : On y a beaucoup réfléchi en fait, parce qu’aller tourner dans le bas du fleuve, c’est compliqué, c’est cher. Les producteurs ne veulent pas faire ça, pour plusieurs raisons. Il faut que tu transportes ton équipe au complet là-bas et l’on parle d’une cinquantaine de personnes qui devront rester dans le bas du fleuve pendant deux mois. Il y a donc une partie du budget qui s’en va là-dessus, juste pour ça. On y a beaucoup réfléchi et, très rapidement, les producteurs se sont rangés de mon côté. Ils ont réalisé que ça fait partie du film parce que… juste le personnage de David, le père, il s’identifie vraiment à sa terre qui est vraiment importante et c’est son espèce de petit périmètre contrôlé.

Marie-Ève : Oui, avec la forêt… tu n’aurais pas pu trouver ça à Montréal.

Anne : Non, et ce n’est pas la même façon de vivre quand même. Je suis partie de là-bas quand j’avais 17 ans et je suis contente d’y avoir grandi et d’avoir une autre façon de voir le monde aussi. Je trouve ça énormément différent vivre en ville et en campagne. Je trouve que ça change le rythme du temps, ça change tes amitiés, ça change tes relations parce que tu vois tout le temps le même monde, ça change tout, je trouve. Donc, c’était important pour moi de tourner là-bas. J’aimerais ça y retourner, aussi. Cela dit, pour nous, c’était très clair dès le départ, avec le directeur photo, qu’on n’allait pas, justement, filmer ça comme un personnage, dans le sens carte postale. On ne voulait pas faire ça, on se disait « On sait que c’est beau le bas du fleuve… ». […] Donc, on s’est dit, eux ça fait partie de leur vie, c’est comme ça qu’on va le filmer, c’est leur paysage. C’est certain que si tu vas faire une promenade, tu vas sur le bord du fleuve, tu ne veux pas aller marcher sur la 132. C’est bien plus beau de montrer le fleuve, donc c’était important pour nous de profiter du paysage, mais surtout de montrer que c’était important pour David, pour Laurence, pas de montrer que c’est important pour l’image.

Il y a, entre Nuit #1 et Les êtres chers, une grande différence en ce qui a trait à l’humour, le premier étant particulièrement sérieux, le second ayant plus de touches d’humour. Était-ce un changement volontaire de ta part où c’est plutôt les scénarios qui t’ont amené dans cette direction de manière un peu « inconsciente » ?

Anne : Je pense que c’est les deux. En fait, pour moi, c’est toujours l’histoire que j’ai envie de raconter et les personnages dont j’ai envie de parler qui vont me dicter l’histoire, le niveau d’humour, le niveau du langage. C’est ça qui passe en premier. Cela dit, effectivement, avec Les êtres chers, j’avais vraiment des visées commerciales. Pas commerciales, mais je visais quand même un public plus large. Donc, ça me plaisait d’amener une touche d’humour là-dedans. De toute façon, je trouve que ça faisait partie du projet, dans le sens où ce personnage-là de David fait des blagues. Il y a beaucoup de ça, aussi : des gens profondément tristes, mais qui ne l’affichent pas, et que ce n’est que par la suite que l’on peut réaliser l’ampleur du mal-être. Toutes ces blagues-là, c’était pour cacher cette espèce de mal de vivre. Justement, on a commencé à tourner au moment où Robin Williams s’est suicidé et Maxim Gaudette était vraiment un admirateur. Évidemment, Robin Williams, c’est un grand acteur, et on s’est dit que notre personnage, c’était un peu lui, cette espèce de clown triste. Je voulais donc que le changement de ton entre les deux films soit d’abord dicté par l’histoire que j’avais envie de raconter et, oui, j’avais envie aussi qu’il n’y ait pas toujours 20 personnes qui sortent de la salle en écoutant le film (rires). C’est ce que j’ai beaucoup vécu avec Nuit #1.

Dans Nuit #1, il semble y avoir un aspect relativement cyclique par rapport à la nuit que vivent Clara et Nikolaï, ne serait-ce que par le titre. Est-ce que l’anonymat urbain dans lequel baignent les deux personnages peut être considéré comme une manière d’exprimer le fait que cette histoire pourrait, en somme, se passer relativement n’importe quand et n’importe où, au même titre qu’une pièce de Beckett ou d’Ionesco, par exemple ?

Anne : Oui, tout à fait. Ça fait vraiment partie du projet du film. Il y a un côté très anonyme au titre aussi. Pour moi, le Nuit avec un petit dièse et un 1, c’est un truc très technique. C’est une aventure d’un soir aussi, une espèce de traduction plus poétique ou libre d’un one-night stand. Donc, oui, ça fait partie du projet. Ça aurait pu être n’importe qui, n’importe où, à n’importe quel moment. C’était important pour moi que ça se passe en une nuit et je trouve ça drôle parce que, justement, au niveau de la temporalité, Nuit #1 c’est vraiment très restreint, c’est une nuit. Je suis allée complètement à l’opposé dans Les êtres chers, alors que c’est 25 ans qui passent. Ça représente un autre défi. Et Nelly, pour moi, c’est un film sans temps, on ne peut pas vraiment savoir, on ne veut pas se situer à une date particulière. Quand tu finis le film, tu peux te douter que le film s’étend sur environ cinq ans de sa vie, mais tu ne sais pas trop et on la voit même enfant. Je suis allée dans des temporalités extrêmes jusqu’à maintenant… peut-être que mon prochain film pourrait se passer normalement, sur deux semaines (rires). Juste un truc conventionnel, parce que, chaque fois, c’est des extrêmes : une nuit, 25 ans…

Mathilde : La manipulation est bonne, tu n’as pas besoin d’intertitre qui dit « trois ans plus tard » pour que l’on comprenne, surtout dans Les êtres chers.

Anne : Mais c’est dur ces ellipses-là. C’était l’une de nos inquiétudes, le monteur et moi, parce qu’on se disait, si personne ne comprend rien… nous, on le sait qu’il vieillit, on le voit. Mais, lors de la première canadienne, à Toronto, la première question est venue d’une dame d’environ 80 ans qui m’a dit « I didn’t get anything, I don’t know who is who. » (rires). Je lui ai dit « Oh, I’m sorry about that », j’étais mal. Les gens dans la salle se sont mis à crier après elle, en disant « On a compris, nous ». OK, on se calme (rires). Donc, il y a des gens qui n’ont rien compris. On ne peut pas plaire à tout le monde.

On a remarqué dans tes films qu’il y a toujours une scène dans un rave/party au ralenti avec le personnage féminin principal, nous nous sommes dit que ça ne pouvait pas être une coïncidence, est-ce que ces scènes ont une signification précise ?

Anne : Est-ce qu’il y en a vraiment dans les trois ? Oups, oui (rires). Non, ce n’est pas une coïncidence, pas vraiment. La seule explication honnête que je peux donner, en fait, c’est que… (rires) j’ai moi-même fait le party. De 15 à 25 ans… j’ai eu une jeunesse (rires). Je pense que ça m’a influencé, que ces moments sont imprégnés. J’ai déjà consommé de la drogue dans des raves à quatre heures du matin. Je ne le fais plus maintenant, mais ces moments m’ont marquée. Ce sont des moments que je trouve très cinématographiques aussi et il se trouve que mes deux premiers films sont hyper personnels. Nuit #1 est dédié à toutes mes amies, qui sont encore mes amies et avec qui je me tenais beaucoup à cette époque-là justement. On avait 25 ans, on sortait et l’on se comportait comme si l’on avait 14 ans. Donc, comme c’est très personnel, c’est sur que ça allait se retrouver dans le film. Les êtres chers, encore une fois, c’est un film très personnel, donc c’est des choses par lesquelles je suis passée. Dans le cas de Nelly, ça s’imposait aussi un peu parce que dans Folle, elle le décrit comme ça. Elle décrit sa rencontre dans un rave, à un after-hour, avec le gars qui va la rendre folle. Ça s’est donc imposé aussi. Mais là, je me suis dit que j’arrêtais aussi les plans de danses au ralenti.

Plusieurs grands classiques de la musique francophone sont utilisés dans tes films. Est-ce par choix personnel ou bien parce que les droits d’auteur sont moins coûteux ? Ressens-tu le besoin de défendre la culture francophone ?

Anne : Oui. Pas que je ressente le besoin de la défendre, mais j’aime la culture francophone. J’aime la chanson française et j’aime la chanson québécoise aussi. Tous les poèmes de la fin de Nuit #1 sont des poèmes québécois hyper importants ou des chansons québécoises hyper importantes. Toutes les références à Hubert Aquin, dans Nuit #1 et les chansons aussi, on entend Dalida, Françoise Hardy et Harmonium à la fin de Nuit #1. Ce sont toutes des choses que j’aime, donc ce n’est vraiment pas une question de droits d’auteurs. Ça adonne bien par contre, c’est mieux d’aimer ça que du Michael Jackson. C’est moins cher un peu (rires). Malgré tout, ça peut être assez cher quand même. J’aime vraiment les mots. Je lis presque plus que j’écoute des films en fait. Je suis toujours en train de lire un roman. Parfois, ce sont des romans français, québécois ou des traductions, mais je me rends compte que je suis vraiment une personne de mots et, dans tous mes films, la littérature est importante quand même. Dans Nuit #1, c’est que ça des mots. Ils citent Hubert Aquin et il y a des poèmes à la fin. […] Il y a le concours littéraire où le personnage lit et gagne avant que son père meure dans Les êtres chers. Et, dans Nelly, évidemment, c’est que ça aussi. C’est vraiment un film sur la littérature. On dirait que c’est quelque chose qui m’habite et qui est vraiment important pour moi. Je suis en train d’écrire un nouveau film et, à ce jour, je me fais toujours une playlist avant de commencer, et je suis rendue à quinze chansons et il y en a au moins huit qui sont en français. Je les écoutais d’ailleurs en arrivant et je me disais « C’est bon ! » (rires). Justement, je ne sais pas si ça va rester dans le film, mais jusqu’à maintenant, il y a une scène où c’est une jeune adolescente et son professeur de français lit une de ses rédactions et elle a honte. Donc c’est vraiment important.

Mathilde : Par curiosité, est-ce que les chansons de ta liste de lecture peuvent se retrouver dans le film aussi ?

Anne : Oui, ça arrive. Ça arrive presque tout le temps. L’écriture d’un film, ça me prend à peu près deux ans. Alors c’est certain que je finis avec à peu près une soixantaine de chansons, donc elles ne se retrouveront peut-être pas toutes dans le film, mais il y a des scènes précises pour lesquelles je veux qu’on libère les droits avant même de tourner pour être certaine que ça arrive.

Qui sont tes plus grandes influences ? Ça peut être dans d’autres domaines que le cinéma.

Anne : Ça change quasiment chaque jour. Il y en a vraiment beaucoup et elles sont très variées. C’est ce dont je me rends compte. Le cinéma de Wong Kar-Wai et c’est bizarre parce qu’on ne le voit pas nécessairement dans les films, du moins dans mes films à moi. On le voit beaucoup plus dans le cinéma de Xavier Dolan avec les ralentis et tout ça. Mais, j’ai beaucoup écouté en boucle et pendant longtemps les films de Wong Kar-Wai au cégep. Ce sont des films qui m’ont amené au cinéma. Happy Together et Chungking Express sont des films qui ont vraiment été importants pour moi. Le cinéma de Leos Carax aussi, comme Mauvais Sang. Il y a certains films que j’ai peut-être écoutés environ quinze fois et que je ne sais pas pourquoi, mais ils m’influencent. J’aime vraiment tout le cinéma d’Éric Rohmer. Ça me fait rire. Même quand ce n’est pas drôle (rires). La maman et la putain de Jean Eustache, vraiment important. Presque tous les films de Woody Allen, particulièrement Anny Hall et Interiors. Claude Miller. D’ailleurs, il y a une rétrospective du cinéma de Miller à la Cinémathèque. C’est vraiment bon. Aussi, c’est bizarre, mais l’un des films que j’ai beaucoup aimés et que j’ai revus plusieurs fois même s’il n’y a pas beaucoup de gens qui l’aiment et qui m’influence vraiment dans mon écriture c’est… le film avec Jim Carrey et Kate Winslet ?

Marie-Ève : Eternal Sunshine of the Spotless Mind.

Anne : Oui ! Ce film-là est un film que j’admire infiniment. Je ne sais pas précisément pourquoi je dis que ça m’influence, parce que je ne le vois pas encore dans mes films, mais je suis sûre que ça va venir un jour.

Mathilde : Et au niveau de la littérature ?

Anne : C’est moins direct. Évidemment, puisque c’est une autre forme d’art… mais il y a Hubert Aquin, Réjean Ducharme aussi. Là, en ce moment, je m’intéresse particulièrement à la littérature américaine et je pense que c’est en train de m’influencer fortement dans ce que je suis en train d’écrire, comme Donna Tartt, Jonathan Franzen et Laura Kasischke. Le genre de littérature américaine qui fait des romans de mille pages avec des histoires incroyables écrites un peu à la [Fiodor] Dostoïevski. C’est vraiment de grosses observations de la société et des histoires super bien ficelées, donc c’est à la fois cinématographique et à la fois de la grande littérature. En ce moment, ça me fascine.

Selon toi, est-ce qu’il y a une pression ou une responsabilité qui vient avec le fait d’être une femme réalisatrice dans le contexte cinématographique actuel au Québec ? Trouves-tu plutôt que ça ne s’applique pas et que tu es lasse de te faire poser la question ?

Anne : J’ai une relation amour-haine avec le fait d’être une femme cinéaste. On m’en parle tout le temps. Ces temps-ci, avec les décisions de parité à la SODEC et à Téléfilms Canada… Une chose est sûre, au début, je ne voulais pas être associée à ça. Je faisais ma place et je me disais « Arrêtez de me parler de ça, je veux parler de mes films ! » Et ça m’insultait aussi. Je faisais une entrevue pour les médias, j’avais trois questions sur une entrevue de quinze minutes. Il fallait que je parle pendant huit minutes du fait que je sois une femme en cinéma alors qu’un gars qui vient défendre son film, lui, il a le droit de parler pendant quinze minutes de son film. Ça me fâchait. Cela dit, je suis en train de me rendre compte que chaque fois qu’il y a un article dans La Presse ou dans Le Devoir sur la parité, c’est ma face qui illustre l’article. C’est moi sur mon plateau de tournage, en train de réaliser. J’ouvre le journal et je suis surprise de m’y retrouver !

Mathilde : Tu ne savais même pas que tu étais dedans !

Anne : Exactement. C’est toujours ma mère qui m’appelle et ça me surprend ! Et ça me fait réaliser qu’il n’y en a pas beaucoup. S’ils choisissent ma face, ce n’est pas pour rien… On les compte vraiment sur les doigts d’une main. Hier, j’étais en conférence téléphonique avec une des directrices de Téléfilm Canada pour planifier une conférence que l’on va faire ensemble et elle m’a dit : « Nous, on souhaite vraiment qu’il y ait de plus en plus de femmes qui ont la stature d’une Anne Émond. » J’étais surprise : mais je suis là, à l’autre bout de la ligne ! Et elle de me répondre : Oui, Anne, qu’elles aient la chance de se rendre là où tu es rendue. Je constate alors qu’il n’y en a vraiment pas beaucoup ! Je n’ai pas vraiment le choix d’assumer et de dire aux filles « Allez-y, faites-le et ça va aller »… Les portes s’ouvrent, c’est le moment d’essayer et je ne pense pas que ça va vous nuire, les gars. Si vous voulez faire des films dans la vie, il ne faut pas le voir comme ça du tout. Récemment, il y a des gens, des filles entre autres, qui m’ont dit que c’est à cause de Nuit #1 qu’ils ont voulu faire des films dans la vie. Je me suis dit : bon, j’ai 35 ans maintenant, ça y est, il y a des gens qui étaient vraiment jeunes quand ils ont écouté Nuit #1 et ça les a vraiment influencés. Je n’ai pas le choix d’assumer ça et j’en suis fière. Mais ça n’influence pas du tout ma façon de travailler. Je ne m’assois pas derrière mon bureau en me disant : « Bon, quel sujet féministe je pourrais aborder ? »

Mathilde : Non. Et tes films n’ont pas l’air de ça non plus.

Anne : Non, c’est ça. On se tire dans le pied en fait si l’on fait ça, on se ghettoïse d’une certaine façon. C’est un peu pour ça que ça me met hors de moi lorsqu’on me dit que Nelly n’est pas un film assez féministe. Je me le suis fait reprocher par des filles. Je me dis : on ne va pas commencer à se démoniser entre nous parce que l’on n’est pas assez féministes… Pour moi, ça n’a aucun sens… Ça me fait penser à ce test, vous savez, comme scénariste ou réalisateur, il faut que tu te poses cette question : dans mon film, est-ce que j’ai deux filles qui se parlent ?

Chrystian : Le Bechdel test ?

Anne : Oui, c’est ça. J’aime bien cette théorie, mais si je veux écrire un film avec juste des gars, qui sont des salauds sexistes, je veux pouvoir le faire. Et s’ils parlent juste des filles comme des objets sexuels, je veux avoir cette liberté-là. Si je veux faire des films avec des femmes complètement avilies, pathétiques et dépendantes des hommes, je veux pouvoir le faire aussi. Je ne veux pas avoir à porter une cause… Je ne veux pas faire un cinéma qui est immoral, mais je trouve qu’on se tire dans le pied comme artistes si l’on commence à défendre des causes avec nos films…

Mathilde : Est-ce vraiment plus dur pour une femme de monter au rang où tu es rendue maintenant ou ça semble être le cas parce qu’il y en a pas beaucoup qui veulent le faire ?

Anne : Je pense que c’est un milieu qui est excessivement dur pour tout le monde. Il y a des gars avec qui j’ai étudié à l’université, qui ont mon âge aujourd’hui et qui n’ont jamais réussi à avoir de l’argent pour faire un court-métrage. Et ce sont des gars. Je pense que c’est un milieu qui est difficile… S’ils passent ces lois pour la parité, c’est parce qu’il y a une raison. Oui, je crois que c’est plus dur pour les filles. Je pense qu’il y en a moins qui déposent parce que plusieurs pensent qu’elles ne sont pas capables de l’avoir. Pour moi, ça n’a pas été plus difficile.

 Mathilde : Tu as eu du financement facilement ?

Anne : Oui, ça a été assez facile. C’est tout le temps un combat. J’ai eu le financement parce que je travaille bien. Je me suis forcée, j’ai bien écrit mes scénarios, je ne tiens pas les choses pour acquises et je travaille fort. Je ne pense pas que j’ai eu du financement parce que je suis une fille. Jusqu’à maintenant, pour moi, ça n’a pas été plus difficile d’être une fille, mais c’est sûr que c’est un métier où il faut avoir du caractère.

Tu as accepté de faire une entrevue avec deux équipes différentes pour le même cours de critique cinématographique. Tu as aussi assisté à la projection de Nelly, au Ciné-Campus. Est-ce important pour toi de t’impliquer auprès des jeunes ?

Anne : (rires) C’est drôle que tu me demandes ça ! Je m’en vais prendre un café avec des étudiants qui participent au prix collégial du cinéma québécois. Je suis aussi allée au cégep dans le nord, à Sainte-Thérèse, pour rencontrer des étudiants de cégep. Tout ça en deux semaines… (rires). Mais oui, c’est important pour moi ! Il faut dire aussi que j’ai été obligée de refuser toutes ces choses-là pendant un bout de temps : quand j’ai terminé Les êtres chers, j’ai tout de suite réalisé Nelly. En fait, je n’avais même pas fini Les êtres chers que l’on commençait déjà la préproduction de Nelly !

Mathilde : Tu refusais par manque de temps ?

Anne : Exactement. Je répondais : je suis désolée, je ne peux pas, merci d’avoir pensé à moi. Maintenant, comme je suis dans une phase où je suis chez moi et que j’écris, je me dis « Tu pourrais rester chez vous à écrire », mais jeunes-là, ils sont supers ! Et en plus, vous avez vu tous mes films ! Alors je me dis : va leur parler… Donc, oui, je pense que c’est important pour moi. Je me souviens à quel point il y a des rencontres qui ont été importantes pour moi au cégep et à l’université. Qui sait, ça pourrait inspirer quelqu’un. Peut-être qu’en me rencontrant, certains d’entre eux vont se dire : moi aussi je pourrais faire ça ! Il y a des rencontres vraiment importantes que l’on peut faire. Tant mieux si ça peut servir !

Mathilde : Plusieurs ne prennent pas le temps ou la peine de se mettre des cases libres pour faire ça comme tu le fais aujourd’hui.

Anne : Oui, mais il y a aussi le fait que j’ai le temps…

Mathilde : Et que ça te tente…

Anne : C’est ma phase « je redonne à la société ». Mais, au-delà de ça, le cinéma est un art menacé en ce moment. Les gens ne vont plus au cinéma. Les gens écoutent Netflix chez eux, moi la première. Mais lorsque quatre jeunes de vingt à trente ans veulent me rencontrer, je trouve ça important. Il faut vraiment travailler notre base de cinéphiles. Ça va me faire de la peine le jour qu’il n’y aura plus de cinémas. J’aime aller au cinéma, je n’ai pas le temps d’y aller aussi souvent que je voudrais, mais je ne veux pas que ça ferme. Tant mieux si vous aimez le cinéma, que vous avez vu des films et que vous continuez d’en voir. Je veux encourager ça aussi, c’est important. 

Mathilde : Est-ce que tu penses que ça va arriver ? Qu’un jour, il n’y aura plus de cinéma ? 

Anne : J’espère que non. Je ne sais vraiment pas. Personnellement, ça me ferait de la peine, c’est quand même un refuge. Je me souviens de moments où j’allais vraiment mal, lors d’une peine d’amour épouvantable par exemple, celles du genre « je voudrais mourir là », j’allais au cinéma, il se passait quelque chose. Pendant au moins deux heures, tu es là, tu n’es pas en train de regarder tes courriels, voir si ton ex ne t’aurait pas écrit. Tu es là et tu rentres dans une histoire… Netflix, ça ne fait pas ça. Oui, tu peux t’étourdir avec des téléséries, mais ce n’est pas la même chose. Et il y a de sacrées bonnes téléséries en ce moment, je suis la première à les aimer et à les regarder, mais ça ne te remplit pas de la même manière. Il y a quelque chose de plus facile lorsque tu passes au prochain épisode tout de suite…

De manière générale, est-ce que tu considères qu’il est important que les gens tentent de résister, d’une façon ou d’une autre, à la période post-factuelle qui plane au-dessus de nous ? Crois-tu au contraire que cette période va s’estomper d’elle-même avec le temps ?

Anne : Vous voulez dire la post-vérité ? Trump et tout ça ? Si c’est important de résister à ça ? C’est vraiment important en fait. Ça va un peu avec ce que l’on vient de se dire, avec le fait d’écouter des téléséries pendant 15 heures en ligne et d’oublier un peu toute la réalité. C’est un peu ce qui arrive avec les téléséries et les réseaux sociaux… Oui, c’est vraiment important de résister. J’ai quitté Facebook en novembre. Tu me diras que c’est un acte de résistance vraiment banal, mais je lis Le Devoir au complet, de A à Z, tous les jours depuis ce temps-là. Je m’informe sur ce qui se passe, j’arrête de perdre du temps et de m’informer par des algorithmes… Les réseaux sociaux font en sorte que ce n’est pas toi qui décides ce que tu lis finalement. Ce n’est pas toi qui décides de comment tu t’informes et tu finis par t’informer avec n’importe quoi… Je pense que c’est vraiment important de résister à ça ! C’est plus que jamais important de s’informer. Je trouve justement que c’est plus que jamais important de s’abonner à des journaux complets. Depuis que je suis partie de Facebook, je me suis abonnée au New York Times et au Devoir et je les lis, au complet. C’est plus que jamais important de lire des livres, d’aller au cinéma et de se cultiver parce que sinon, les gens vont décider pour nous et bientôt les robots vont décider pour nous ! J’ai peut-être l’air fataliste, mais c’est quand même ce qui se passe…

Tes trois longs métrages ont un scénario avec des sujets assez percutants et très sérieux. Est-ce que tu aimerais continuer dans cette lignée ou tu as en tête de changer ?

Anne : Je pense que pour ma santé mentale, il faut que je change. Vraiment. Je ne peux plus faire, pour l’instant en tout cas, un autre film avec un suicide. Je n’en suis plus capable. J’étais en train de virer folle à la fin de cette trilogie. Donc déjà au niveau personnel, oui, j’ai envie de changer.

Chrystian : Pour ne pas être cataloguée ?

Anne : Non… Ça ne me dérange pas d’être cataloguée. Si vous n’aimez pas mes films, vous n’avez qu’à ne plus aller les voir. Ce n’est pas grave, tant pis pour vous. (rires) Si vous ne m’aimez pas, je ne vous aime pas non plus. Ça ne me dérange pas, mais je me rends compte que ça fait partie de moi. Les gens qui me connaissent intimement me demandent pourquoi je fais des films aussi lourds. Ils me disent « Tu es vraiment légère et drôle ». C’est comme quelque chose de moi qui est inexploité pour le moment. J’ai le goût de ça, mais je me rends compte que le côté sombre refait surface vraiment facilement. Je suis en train de travailler sur un projet beaucoup plus léger et l’on dirait que j’ai tout le temps des scènes lourdes qui me reviennent : « Tiens, pourquoi il n’y aurait pas un pédophile, pourquoi il n’y aurait pas… » (rires) Est-ce qu’on peut se donner une pause ? C’est un combat contre moi-même d’une certaine façon et je pense que c’est une bonne chose.

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